L'été venu, les écrans se remplissent de spots de prévention canicule. Il fait chaud, nous explique-t-on : fermez vos volets, buvez de l'eau, évitez de sortir aux heures les plus chaudes. Des conseils que n'importe quel enfant de dix ans connaît, diffusés à grands frais par la puissance publique à destination de millions d'adultes.
L'ADEME, agence de l'État, va plus loin encore. Elle vous explique combien de fois laver votre jean, à quelle température faire tourner votre machine, comment remplir votre lave-vaisselle. Elle est allée jusqu'à diffuser des spots vous invitant à ne pas acheter, au point que le gouvernement lui-même a dû prendre ses distances.
Chacun de ces messages, pris isolément, semble anodin. Mis bout à bout, ils révèlent une philosophie : celle d'un État qui ne se considère plus comme le garant d'un cadre, mais comme le tuteur de citoyens jugés incapables de se débrouiller seuls. On ne gouverne plus un peuple, on encadre une garderie.
Le coût caché du paternalisme :
Ce paternalisme a d'abord un coût financier. Conception des campagnes, achat d'espaces publicitaires, agences de communication, organismes chargés de les piloter : ce sont des budgets publics, donc l'argent des Français, mobilisés pour leur répéter des évidences. Les mentions obligatoires, elles, sont payées par les entreprises, c'est-à-dire, au bout du compte, par le consommateur.
Mais le coût le plus lourd est ailleurs. Un citoyen à qui l'on dit en permanence quoi faire finit par ne plus rien décider lui-même. Si l'État pense à ma place pour mon jean, mon alimentation et ma façon de supporter la chaleur, pourquoi assumerais-je quoi que ce soit ? Le paternalisme ne protège pas les individus : il les déresponsabilise. Et une société de déresponsabilisés est une société qui se tourne vers l'État au moindre problème, réclamant toujours plus de protection, donc toujours plus de dépenses, donc toujours plus d'impôts.
C'est un cercle vicieux, et c'est l'État lui-même qui l'a enclenché.
Santé publique France, ARS : le millefeuille sanitaire :
Derrière les spots canicule et les mentions « manger-bouger », il y a des structures, des budgets et des agents. Au premier rang, Santé publique France. Selon ses propres chiffres, l'agence compte 595 agents, plus 38 sous convention, pour un budget de 685 millions d'euros. Elle est née en 2016 de la fusion de plusieurs organismes, dont l'Institut de veille sanitaire et l'Institut national de prévention et d'éducation pour la santé. On nous promettait la simplification. On a obtenu un étage de plus.
Car à côté d'elle, il y a les dix-huit agences régionales de santé. Leurs effectifs ont oscillé entre environ 9 500 personnes en 2012 et 8 250 en 2018. Leur budget de fonctionnement dépassait déjà le milliard d'euros dès leur première année pleine. Et parmi leurs missions figure, là encore, la prévention : définir, financer et évaluer les actions de prévention et de promotion de la santé.
Au-dessus de tout cela, il y a le ministère de la Santé et sa direction générale de la santé, dont c'est précisément le métier. Autrement dit, la même mission est exercée trois fois : par le ministère qui la conçoit, par l'agence nationale qui la met en œuvre, par les agences régionales qui la déclinent. L'agence nationale dispose même de ses propres cellules régionales, installées auprès des ARS mais rattachées à sa propre hiérarchie. Deux organigrammes, deux chaînes de commandement, pour une même mission sur un même territoire. Ajoutez-y les préfets, les départements, l'Assurance maladie et ses propres campagnes, les communes : la prévention en France est un empilement où chacun agit un peu, où personne n'est responsable de rien, et où le citoyen paie pour tout le monde.
L'indépendance, ou le contrôle par l'entre-soi :
Pour justifier l'existence de ces agences, on invoque toujours le même argument : l'indépendance. Il faudrait des structures autonomes, à l'abri du politique, pour garantir l'objectivité de l'expertise.
Mais indépendantes de qui ? Pas des Français, qui les financent sans jamais pouvoir les sanctionner. Pas de la haute administration, puisque ce sont les mêmes profils qui dirigent le ministère, puis l'agence, puis l'inspection chargée de contrôler l'agence, avant de revenir au ministère. Les postes tournent, les casquettes changent, les visages restent. Celui qui contrôle aujourd'hui était hier contrôlé, et le sera peut-être demain par celui qu'il contrôle. Ce n'est pas de l'indépendance, c'est un circuit fermé.
Dans une démocratie, le contrôle de l'action publique a un nom : le Parlement. Ce sont les élus, responsables devant les électeurs, qui doivent vérifier l'usage de l'argent public et l'efficacité des politiques menées. Pas des structures qui s'évaluent entre elles, loin de tout regard citoyen. Un ministre responsable devant l'Assemblée, contrôlé par des parlementaires qui rendent des comptes aux Français : voilà la seule indépendance qui vaille, celle qui repose sur la responsabilité.
Le référent moustique tigre, ou l'art de marcher sur la tête :
Un exemple récent résume à lui seul la situation. Une agence régionale de santé vient de demander aux communes de son territoire de désigner, parmi leurs propres agents, un « référent moustique tigre ». Le sujet est sérieux : le moustique tigre s'étend sur la quasi-totalité du territoire métropolitain et peut transmettre la dengue, le chikungunya ou le Zika. Personne ne conteste le risque.
Mais regardons le mécanisme. Ce référent communal sera chargé de faire le lien avec l'agence, de relayer ses recommandations et de diffuser ses messages de prévention auprès des habitants. Des messages dont l'essentiel tient en une phrase : ne laissez pas d'eau stagner chez vous.
Une agence de plusieurs centaines d'agents, dotée de services spécialisés et d'un budget propre, demande donc aux mairies, qui fonctionnent souvent à effectifs réduits, de mobiliser un agent pour relayer ses consignes. Sans moyens nouveaux, sans financement, sans transfert de compétence. Une ligne de plus dans la fiche de poste d'un agent municipal, et un intermédiaire de plus entre l'État et le citoyen.
On marche sur la tête. L'État crée une agence pour piloter la santé en région, cette agence demande aux communes de porter ses messages, et les communes deviennent les porte-voix d'une structure dont le rôle se réduit à coordonner ceux qui agissent réellement. Infantilisation du citoyen, empilement des niveaux, dilution des responsabilités : tout le paradoxe français tient dans une seule demande.
Ce constat n'est d'ailleurs plus marginal. En juillet 2025, la commission d'enquête du Sénat sur les agences de l'État a recommandé de transférer les missions des ARS aux services déconcentrés de l'État, régionaux et départementaux. Ses rapporteurs, issus de bords politiques opposés, dénonçaient les lenteurs administratives, la déconnexion du terrain et l'insuffisance de concertation. La même commission a recensé 103 agences, 434 opérateurs, 317 organismes consultatifs et 1 200 organismes publics nationaux. Un chiffre qui résume l'État rustine : chaque problème a donné naissance à une structure, et aucune structure n'a jamais disparu avec le problème.
Le principe libéral : l'État fixe le cadre, l'individu décide
Il existe une autre voie, simple et cohérente. L'État fixe le cadre. L'individu décide. Et l'individu assume.
Le cadre, c'est ce qui relève légitimement de la puissance publique : interdire ce qui est réellement dangereux pour autrui, sanctionner la fraude et le mensonge, garantir que le consommateur dispose d'une information loyale et exacte, organiser la veille face aux vraies menaces sanitaires. Un étiquetage clair comme le Nutri-Score entre parfaitement dans ce rôle : il informe sans ordonner, il éclaire le choix sans le dicter. C'est exactement ce qu'on attend d'un État sérieux.
Mais une fois ce cadre posé, l'État doit s'effacer. Ce que je mange, comment je me déplace, comment je lave mes vêtements, comment je me protège de la chaleur : ce sont mes choix. Et parce que ce sont mes choix, j'en porte la responsabilité, y compris lorsqu'ils se révèlent mauvais. La liberté sans responsabilité n'est qu'un caprice ; la responsabilité sans liberté n'est qu'une tutelle. Les deux vont ensemble, ou ne vont pas du tout.
Six propositions concrètes :
1 - Supprimer les mentions obligatoires dans les publicités. Les messages « manger-bouger » sur les confiseries et les invitations à prendre le bus sur les pubs automobiles ne changent aucun comportement et ridiculisent la parole publique. L'information utile doit figurer sur le produit, pas être plaquée sur un spot de trente secondes.
2 - Mettre fin aux campagnes de conseils domestiques. L'État n'a pas vocation à expliquer aux Français comment laver leur linge ou boire un verre d'eau. Les agences publiques doivent se recentrer sur leurs missions techniques et cesser de faire de la communication comportementale.
3 - Garantir une information fiable, puis s'arrêter là. Étiquetage lisible, composition exacte, origine des produits, risques réels clairement signalés : voilà le rôle de l'État. Pas un mot de plus, pas un slogan de plus.
4 - Supprimer les agences régionales de santé. Leurs missions doivent revenir au préfet, interlocuteur unique, responsable devant le gouvernement et identifiable par tous. Un seul responsable par mission et par territoire : c'est la condition pour que le citoyen, comme le maire, sache à qui demander des comptes. Et si une commune doit agir, qu'on lui en confie clairement la compétence et les moyens, plutôt que de lui demander de servir de relais.
5 - Fermer Santé publique France et supprimer tous les doublons. La veille sanitaire et l'alerte sont des missions de l'État, point. Elles doivent revenir au ministère de la Santé, sous l'autorité d'un ministre responsable devant le Parlement. Les campagnes comportementales disparaissent, les cellules régionales en double disparaissent, les chevauchements entre ministère, agences et opérateurs disparaissent. Une mission, un responsable, un contrôle parlementaire.
6 - Assumer le principe de responsabilité. Celui qui fait un choix en connaissance de cause en assume les conséquences. La collectivité n'a pas vocation à compenser systématiquement les risques librement pris par chacun, ni à multiplier les règles pour empêcher les adultes de se tromper.
Ce que répondront les défenseurs du système :
On nous dira que certains publics sont vulnérables et que la prévention leur est destinée. Mais traiter tout un pays comme vulnérable, c'est précisément fabriquer de la vulnérabilité. On protège mieux les plus fragiles par un cadre clair et une information honnête que par un bruit de fond permanent que plus personne n'écoute.
On nous dira aussi que la prévention fait économiser de l'argent à la collectivité. Si c'était vrai de ces messages, on le saurait depuis longtemps. Qu'on nous montre les résultats, chiffres à l'appui. À défaut, ces campagnes ne sont qu'une dépense de plus, justifiée par la bonne conscience de ceux qui les commandent.
On nous dira que supprimer des agences désorganiserait des services essentiels, et que face à des menaces comme le moustique tigre, l'action de proximité est indispensable. C'est vrai. Mais l'action de proximité existe déjà : elle s'appelle la commune et la préfecture. Ce qui est superflu, c'est l'étage intermédiaire qui se contente de demander aux autres d'agir. Supprimer un échelon ne supprime pas la mission : cela lui donne enfin un responsable.
On nous dira surtout que supprimer ces agences reviendrait à soumettre l'expertise sanitaire au pouvoir politique, et qu'une agence indépendante protège les scientifiques des pressions. Mais l'expertise ne disparaît pas avec l'agence : les médecins, épidémiologistes et ingénieurs peuvent travailler au sein du ministère, publier leurs travaux et être auditionnés par le Parlement. Ce qui disparaît, c'est l'écran entre la décision et la responsabilité. Aujourd'hui, quand une politique sanitaire échoue, le ministre renvoie à l'agence, l'agence renvoie au ministère, et personne ne rend de comptes. Demain, il y aura un responsable, et les Français sauront qui.
Rendre aux Français leur majorité !
Un État fort n'est pas un État qui parle de tout à tout le monde. C'est un État qui sait précisément ce qui relève de lui, et qui a la sagesse de laisser le reste aux citoyens. Les Français n'ont pas besoin d'une nounou. Ils ont besoin qu'on leur rende ce qu'on leur a peu à peu confisqué : le droit de décider pour eux-mêmes, et la dignité d'en répondre.
Faire confiance demande du courage. C'est précisément ce qui manque.